• TACTIQUE THEORIQUE
Saint-Cyrien, officier de l'arme blindée cavalerie, diplômé d'études militaires supérieures aux États-Unis, Michel YAKOVLEFF a notamment servi douze ans, en métropole et en opérations, à la Légion étrangère, avant d'occuper les fonctions de directeur général de la formation à l'école des blindés de Saumur. Ancien auditeur de l'Institut des hautes études de Défense nationale et du Centre des hautes études militaires, il sert aujourd'hui à la Délégation aux Affaires Stratégiques du Ministère de la Défense.
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Doctrine : Colonel Yakovleff, vous avez écrit Tactique théorique, un ouvrage qui se présente comme un manuel destiné aux praticiens. Pouvez-vous expliquer la genèse de cet ouvrage ?
Vous avez raison de dire que cet ouvrage s'adresse aux praticiens, car c'est effectivement pour répondre à un besoin que je me suis lancé dans ce travail. Mais je voudrais commencer par la cible visée. En effet, sur les conseils du général Garrigou Grandchamp, mon chef de l'époque (j'étais Directeur général de la formation à l'EAABC de Saumur, alors qu'il en était le commandant), j'ai voulu d'emblée viser plus large. Il me semble qu'il y a un public plus large que le corps militaire pour s'intéresser à ce genre de "traité", si vous me passez l'expression. Pour moi, le lecteur qui s'intéresse à l'histoire militaire, ou même à l'histoire au sens large, peut y trouver matière à réflexion. C'est aussi le cas de celui qui s'intéresse à la guerre dans sa dimension humaine et sociale, ou à la philosophie de la guerre. D'où le nombre d'anecdotes, notamment celles qui évoquent le chef au combat, l'homme dans la guerre. Il y a, j'en suis convaincu, de quoi alimenter la recherche d'un sociologue, même s'il ne s'agit pas, stricto sensu, d'un ouvrage de sociologue - que je ne suis pas, au demeurant.
Doctrine : D'accord, vous caractérisez le lectorat que vous revendiquez. Mais pour en revenir à la genèse ?
Peu après ma réussite au concours du Cours supérieur d'enseignement militaire (en 1993), j'ai été sollicité par des préparants qui avaient eu vent de certains de mes écrits, sur l'effet majeur, notamment. C'est-à-dire, sur la méthode de raisonnement que nous avions à pratiquer pour l'épreuve de tactique. Je m'étais rendu compte, presque sans le vouloir, qu'il n'existait pas de texte de référence, de méthode approuvée, qui soit formalisée et diffusée. C'était une lacune doctrinale, d'une certaine façon.
Doctrine : Pourtant, il y a bien des règlements tactiques ?
Oui, il y en a toujours eu, des TTA, des INF, des ABC, des ART, etc. Mais il s'agit de modes d'emploi d'unités ou de fonctions spécifiques, pas des ouvrages de théorie générale. En pratique, notre édifice doctrinal - pourtant de très bonne facture - avait une lacune en ce qui concerne les éléments généraux, ceux qui s'appliquent au combat interarmes dans son ensemble.
Doctrine : Si vous parlez de l'interarmes, vous restez dans l'armée de terre. Mais n'y a-t-il pas une doctrine interarmées ?
Depuis les années 95-2000, oui. Mais la doctrine interarmées répartit les rôles, elle précise les contributions d'une armée au profit des autres, de l'action interarmées. Ce n'est pas exactement la même chose qu'une méthode de raisonnement.
Doctrine : En quoi est-ce important ?
Par exemple, en guerre, il y a la friction, la surprise, l'initiative. Des notions supérieures, très prégnantes en guerre - comme dans nombre d'entreprises humaines, d'ailleurs. J'avais été frappé de ce que nos règlements, comme vous dites, n'expliquent pas ces notions, alors qu'elles sont inhérentes à tout combat. Dans ces règlements, par exemple, on dit qu'il faut s'assurer du bénéfice de la surprise. Mais nulle part, dans ce que j'ai lu, on ne caractérise le phénomène. On n'en tire pas les conclusions. On n'indique pas comment faire, tout simplement, ne serait-ce qu'à l'aide d'exemples, de cas concrets.
Doctrine : Il y a un échelon manquant ?
Oui, c'est la conclusion à laquelle je suis arrivé, un peu par le hasard des circonstances.
Doctrine : Mais Clausewitz en parle ! Vous n'êtes tout de même pas le premier à écrire là-dessus.
On ne lit pas assez Clausewitz. Oui, des auteurs bien plus valeureux que moi ont écrit sur ces sujets : Ardant du Picq, Fuller, Rommel, Liddell-Hart, Svetchin. Mais pas depuis un siècle, en France tout au moins. Je ne voudrais pas passer pour indûment immodeste, mais il y avait un champ ouvert pour réactualiser ces notions. Au moins pour rappeler qu'elles étaient toujours d'actualité. Toujours plus d'actualité, en fait.
Doctrine : Il y a des auteurs étrangers, plus récents que ceux que vous citez.
D'abord, je trouve dommage de s'en remettre exclusivement aux auteurs étrangers, quels que soient leurs mérites. Néanmoins, je peux dire qu'en langue anglaise, qui est la plus prolifique sur ce sujet, je n'ai pas trouvé de manuel complet, couvrant cette partie du spectre, entre la philosophie de la guerre et le manuel d'emploi d'unités tactiques. Si j'en avais trouvé, je me serais contenté de les faire connaître, voire, de les traduire.
Doctrine : Vous pensez détenir une sorte d'exclusivité ?
On peut le dire comme ça, oui. Je sais bien que cela peut passer pour prétentieux, mais croyez bien que je ne me serais pas lancé dans cette aventure, qui m'a coûté deux ans de travail acharné, si n'importe quel lecteur un tant soit peu attentif avait pu me citer une palette d'auteurs bien plus talentueux que moi. C'est par défaut, finalement, que j'ai commis mon livre.
Doctrine : Qu'apporte votre livre dans ce débat doctrinal, finalement ?
Il est parti d'un simple cours sur les missions, offensives et défensives, que le candidat devait maîtriser pour la conception d'une manouvre de grande unité interarmes (division, de mon temps, brigade, aujourd'hui). Au fil du temps, j'ai constaté qu'il était difficile de s'en tenir aux simples procédés - faites ci, faites ça, ne négligez pas tel facteur, etc - sans expliquer pourquoi. Ce qui me ramenait aux fondamentaux : surprise, initiative, rapport de force, culmination, etc. Progressivement, j'en suis venu à commencer, dans mon cours, par ces notions générales, avant de parler d'applications. Le général Garrigou Grandchamp m'a beaucoup aidé en me recommandant d'insérer un chapitre sur les fonctions opérationnelles - il pensait au public profane, puisque pour ma part, je m'étais toujours adressé à des gens du métier, qui connaissaient tout cela.
Doctrine : Donc, à l'arrivée, vous proposez un cours complet ?
Il ne sera jamais exhaustif, évidemment. J'en suis déjà à plus de 650 pages. Il y a des limites à la patience de tout lecteur. Il a fallu faire un tri. Mais j'ai conservé l'éventail des missions, y compris en allant en chercher chez ceux de nos Alliés que je connaissais.
Doctrine : Et aussi chez les Soviétiques. N'est-ce pas un peu contre-courant ?
Pas du tout ! Au contraire, j'ai un grand respect pour l'art de la guerre soviétique. Russe, en fait. Notamment pour leur art de la déception, la maskirovka, un apport crucial à l'art de la guerre. Nous aurions tort de négliger ce savoir. Leur défaite est celle d'un système politique et économique, pas une défaite militaire, ne l'oublions jamais.
Doctrine : Vous multipliez les cas concrets, les vignettes, comme vous dites.
Vous pensez que cela alourdit le livre inutilement ? Je suis convaincu du contraire. C'étaient mes exemples, mes anecdotes, ce que j'appelle mes "sketches", qui plaisaient le plus à mon auditoire. Il faut rendre la théorie vivante et concrète, sinon l'aridité du discours devient insupportable. De surcroît, nombre de ces anecdotes, comme je l'ai déjà dit, évoquent des problèmes très concrets, très humains. La guerre n'est pas que de pure théorie, évidemment. Elle est faite par des hommes et des femmes, et si on ne s'en souvient pas, on passe à côté de la vérité première de la guerre. Je voulais me préparer, et préparer mes amis, à faire la guerre, pas discourir du phénomène de l'extérieur.
Doctrine : Vous parlez de l'épreuve tactique du concours du CSEM. Elle a disparu, récemment. Est-ce que votre méthode n'arrive pas trop tard ?
Je déplore profondément la suppression de cette épreuve, à mon sens, une erreur lourde de conséquences. Je pense que nous avons pu nous passer d'un ouvrage de tactique parce que le concours, au fil des générations, compensait son absence. Nous avons enseigné la tactique comme M. Jourdain faisait de la prose. Donc, le paradoxe n'est qu'apparent, au contraire : si on ne fabrique plus des autodidactes de la tactique par contagion entre générations - les professeurs, les préparateurs, les anciens, au bénéfice des préparants - alors mon livre est encore plus d'actualité. Ceci dit, j'insiste sur cette critique : notre armée va perdre beaucoup - elle perd déjà beaucoup, avec chaque année qui passe - avec la suppression de l'épreuve tactique. Elle était un ciment très solide entre les générations, elle assurait la transmission du savoir et de la méditation tactique. Elle individualisait la formation tactique. L'enseignement dispensé au CSEM ne compense pas tout cela.
Doctrine : Nous allons conclure. Qu'est-ce qui est le plus important à retenir dans votre ouvrage, selon vous ?
Qu'il s'agit, avant tout, d'une défense et illustration de l'art de la guerre "à la française", notamment sur un concept perverti par méconnaissance, celui de l'effet majeur. A force de le fréquenter, j'en suis tombé intellectuellement amoureux, en quelque sorte. C'est une notion purement française, dont je suis persuadé qu'elle est très puissante pour raisonner la bataille. Je suis très fier de cet héritage intellectuel français. Et très admiratif de ceux qui l'ont inventé, développé et enrichi, dans l'anonymat des professeurs de l'Ecole de guerre, hélas. C'est en pensant à mes grands anciens que je voudrais conclure. Il y a une école française. Nous devons la revivifier.
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