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L'UTILITE DE LA FORCE : L'art de la guerre aujourd'hui

Affrontement armé des volontés, la guerre engendre toujours la destruction et la souffrance, mais son visage et sa place dans le monde ont changé. Les crises se sont éloignées des luttes entre Etats pour investir le champ des affrontements au sein des sociétés. Dans ce nouvel environnement où elle doit prendre part au règlement des crises, l’armée de Terre affirme et met en œuvre une double exigence : celle de la puissance et de la maîtrise de la force.

* * * * *

Préface du G énéral d'armée Bruno CUCHE,
chef d'état-major de l'armée de Terre
(CEMAT)

Lorsque j'ai été sollicité par le général Vincent Desportes pour préfacer la version française de l'ouvrage du général d'armée Sir Rupert Smith "The utility of Force, The art of war in the modern world", je n'ai pas hésité. Même si nous ne nous sommes rencontrés qu'à une seule reprise, au Kosovo, nos carrières et nos expériences opérationnelles présentent de nombreuses similitudes qui nous rapprochent naturellement et expliquent l'intérêt particulier que je porte à cet ouvrage. Pour ma part, je pense assez bien connaître le monde militaire anglo-saxon pour avoir été stagiaire à l'école des blindés de Bovington en Grande-Bretagne et au "Canadian command and staff college" à Toronto. J'ai également côtoyé les militaires britanniques pendant les opérations en Bosnie et au Kosovo lorsque j'ai commandé la brigade Leclerc. A chaque fois, j'ai été marqué par la liberté d'esprit des officiers britanniques, leur culture et leur pragmatisme, et j'ai pu me rendre compte qu'il existait, sur de nombreux sujets, une véritable proximité entre nos deux armées. Comme eux, je me suis interrogé sur la difficulté de nos appareils militaires et politiques à parvenir aux objectifs stratégiques poursuivis. Or le général d'armée Rupert Smith est le premier militaire à répondre à ces interrogations, à expliquer sans ambages la réalité, c'est à dire les causes des difficultés des armées classiques à opérer au milieu des populations, donc des difficultés de la force à établir son efficacité dans les nouveaux contextes d'engagement. C'est pourquoi son ouvrage est fondamental pour éclairer nos réflexions prospectives sur nos modèles d'armée. Mais plus encore, il est véritablement révolutionnaire parce que l'auteur tire des conclusions précises qui vont souvent à l'encontre des idées reçues mais que j'estime, pour bon nombre d'entre elles, fort pertinentes. Quelle que soit l'appréciation donnée à sa thèse et à ses propositions d'adaptation, la réflexion est salutaire dès lors que l'argumentation est crédible.

C'est donc naturellement que j'éprouve le besoin d'entrer dans ce jeu de la réflexion et de porter un regard critique sur l'ouvrage à l'aune des enjeux opérationnels pour nos armées. Un regard appréciateur, nécessairement différent cependant.

La thèse centrale repose sur un constat simple : la guerre n'existe plus. Pour le général d'armée Rupert Smith, le paradigme de la guerre a changé. La guerre industrielle interétatique a vécu ; la guerre, aujourd'hui et demain, se déroulera désormais essentiellement au milieu des populations, non plus au milieu des armées et face à d'autres armées comparables aux nôtres. C'est un constat osé parce qu'il remet en cause un fondement culturel commun aux armées européennes et américaines ainsi qu'aux décideurs politiques occidentaux.

Ce point est pour moi fondamental car il ne traduit pas simplement une modification interne des conditions de la guerre, qui n'intéresseraient alors que les spécialistes, mais une évolution aux conséquences multiples et profondes. C'est en effet sur la base des références de la guerre industrielle, expliquées dans l'ouvrage depuis Napoléon et Clausewitz jusqu'à la "guerre froide", que les Occidentaux ont conduit les opérations militaires dans les Balkans, en Afghanistan et en Irak sans obtenir le succès stratégique recherché, ou bien très partiellement. Car à la différence de la guerre industrielle dont le résultat stratégique dépend très étroitement de la victoire tactique sur le champ de bataille, la guerre au milieu de la population ne peut pas être gagnée par la force militaire seule. Celle-ci apparaît ne devoir plus être désormais qu'une composante, essentielle certes, d'une action d'ensemble. Cette guerre qui prend ses fondements dans la guerre révolutionnaire, ne vise plus, pour reprendre la distinction de Raymond Aron, à dicter la paix par l'écrasement total de l'autre mais à négocier les conditions de la paix, à établir les conditions permettant le rétablissement de cette dernière.

Or, cette distinction ainsi opérée entre la guerre industrielle et la guerre au milieu de la population permet de comprendre pourquoi le premier modèle, qui inspire encore très largement notre organisation, nos équipements et notre doctrine, n'a pas toujours le rendement attendu dans le contexte des guerres actuelles, pourquoi la force, à tort, semble "avoir perdu son utilité". Le général Rupert Smith montre toutes les subtilités de l'imbrication entre les niveaux stratégiques et tactiques qui imposent de modifier les modes opératoires militaires mais aussi civils. L'usage illimité de la force au milieu des populations s'avère contre-productif parce qu'il aliène les populations autochtones et les opinions, faisant ainsi le jeu de l'adversaire usant, par principe, de la provocation. Les succès tactiques deviennent inutiles au plan stratégique si les conditions de bonne gouvernance ne sont pas par ailleurs rapidement réunies.

J'approuve plus particulièrement le général d'armée Rupert Smith quand il décrit le besoin nouveau d'implication politique dans ce type de guerre et la nécessité de renouveler les relations entre tous les acteurs. Nous l'avions un peu oublié, mais la guerre, beaucoup plus qu'un acte technique, est d'abord un acte social qui se déroule désormais au cour des sociétés ; la guerre est bien, d'abord, un acte politique. La clé du succès repose non seulement sur une réévaluation de l'action militaire mais plus encore dans la réinsertion de ce dernier dans une démarche finalisée, dans une véritable approche stratégique globale intégrant d'emblée les problématiques civiles et militaires, les "fins de la guerre" ne devant jamais s'estomper derrière les fins techniques, les "fins dans la guerre", pour reprendre la lumineuse distinction de Clausewitz. Sur ce point, l'analyse du général d'armée Rupert Smith est également éclairante : pour lui, à elle-seule, l'action militaire ne permet plus de parvenir au résultat stratégique. Elle permet seulement de le préparer, à la condition encore qu'elle soit dès l'amont et intelligemment combinée aux autres actions diplomatiques, économiques, humanitaires etc.

Il est un autre point sur lesquels nos appréciations sont très proches, c'est la place de l'homme dans les conflits modernes. Sans doute parce que nos deux armées restent fortement imprégnées par leur expérience des guerres de décolonisation et des opérations de stabilisation post guerre froide. Sans doute aussi parce que les phénomènes de guérilla et d'asymétrie - terme que l'auteur réfute comme symbole d'une réflexion biaisée parce que prenant comme référence le modèle de guerre industrielle - ont toujours existé et que la guerre révolutionnaire a même connu son apogée pendant la guerre froide.

La réflexion du général d'armée Rupert Smith replace donc opportunément le facteur humain au cour des enjeux opérationnels, en lieu et place des facteurs matériels et technologiques prédominants à l'heure de la guerre industrielle. Le succès de la guerre est finalement une affaire de "contrôle" et celui-ci ne peut se faire qu'au sol, au sein des sociétés humaines, au contact des autres, le plus souvent dans la durée. La nature de l'adversaire et de l'environnement dans lequel nos forces évoluent désormais est décrite avec précision sur la base de l'expérience opérationnelle de l'auteur en Afrique, en Irlande du Nord et dans les Balkans. L'ennemi a changé. L'ennemi réel est "polymorphe" ; il évolue délibérément au milieu des populations pour les subvertir, se protéger et saper notre légitimité. Il sait retourner la force militaire classique en faiblesse politique, en nous poussant à la faute. Dans ce type de guerre où s'affrontent les volontés dans le but de modifier les intentions de l'autre, le ralliement des populations et de l'opinion - sur le théâtre, mais aussi sur les écrans de télévision, en métropole - est primordial. Il justifie l'attention particulière portée aux médias et à la perception extérieure de l'action conduite sur laquelle va se bâtir ultérieurement la légitimité de toute l'opération. Il justifie l'effort pour développer les capacités de renseignement permettant de deviner les intentions de l'ennemi et de le discriminer parmi la population. Or, dans ce domaine, le général Rupert Smith montre une fois de plus les limites des modèles militaires classiques qui fondent leur supériorité opérationnelle sur les seuls moyens technologiques. Car la technologie n'est pas "la" solution au problème crucial de l'analyse des situations complexes qui relève d'abord de l'intelligence humaine et de la culture. Il s'agit désormais davantage de comprendre que de savoir, de subjectif que d'objectif.

Que conclure à la lecture passionnante, passionnée, de cet ouvrage ?

L'ouvrage du général d'armée Rupert Smith a pour vertu de réhabiliter la notion de guerre et permet de rompre avec la confusion entretenue pendant de trop longues années sur l'idée de la fin de la guerre. Il permet de reconsidérer l'usage adapté de la force que nous avions marginalisé et réservé à la guerre industrielle. Il brise le mythe dévastateur de la "grande guerre", encore très présent chez certains d'entre nous, le mythe de la guerre totale comme référence structurant nécessairement notre organisation et notre pensée. La force est nécessaire, mais elle doit être adaptée dans ses structures et dans son emploi.

En revanche, je ne serai pas aussi catégorique que l'auteur sur l'idée d'éradication de la guerre industrielle. L'argumentation développée est forte. La guerre totale n'est plus vraisemblable parce que la dissuasion fait de ce type de guerre un événement décisif pratiquement impossible. Les pays occidentaux, Etats-Unis exclus ( ?), n'ont pas les moyens et peut-être plus la volonté de la faire. Mais j'observe que d'autres régions du monde, l'Asie notamment, n'ont pas nécessairement cette même approche.

En conséquence, je ne pense pas, comme semble le suggérer le général d'armée Rupert Smith, qu'il faut en déduire un modèle d'armée unique, optimisé exclusivement pour faire la guerre au milieu des populations.

A la guerre classique, industrielle, a succédé un émiettement et une diversification des formes de violences. La complexité si brillamment exposée, et l'incertitude, caractéristique fondamentale de la guerre et des relations internationales, m'incitent plutôt à ouvrer dans le sens de la diversité des capacités. Je crois que nous devons conserver des forces, interopérables avec nos alliés européens et américains, capables d'affronter un ennemi de type conventionnel. Je ne crois pas impossible le retour à la guerre industrielle, à une guerre industrielle "limitée", prenant des formes nouvelles, mélangeant tous types d'acteurs - dont des forces conventionnelles - et conduite selon des modes opératoires iconoclastes. Il est en effet fort probable que les leçons de l'Irak seront retenues et que les armées occidentales n'auront plus à faire face à un ennemi "complaisant" et "suicidaire" évoluant en terrain ouvert. Notre adversaire de demain sera à la fois symétrique et asymétrique ; il impose à l'Armée de terre une double exigence, celle de la puissance et de la maîtrise de la force Il nous faut donc relever un double défi : conserver des capacités de guerre conventionnelle à un niveau strictement suffisant et adapter notre outil de combat à l'autre guerre, la plus probable, celle qui se conduit au milieu des populations. Il s'agira de définir un nouvel équilibre capacitaire pour répondre à des défis opérationnels différents, tout en conservant le maximum de souplesse pour évoluer en fonction d'un environnement stratégique plus que jamais imprévisible, selon les principes fondamentaux de flexibilité et de réversibilité. A cet équilibre devra correspondre une doctrine, pour former les esprits à s'adapter aux circonstances changeantes et toujours incertaines des engagements sans avoir la tentation de plaquer des schémas préconçus pour une guerre d'hier dont le visage à désormais changé.

La thèse du général Rupert-Smith a donc le mérite d'être audacieuse et de rappeler l'urgence des choix. Elle rejoint dans ses grandes lignes notre analyse sur une nécessaire réévaluation de notre modèle d'armée pour l'adapter aux engagements réels et les plus probables. Elle démontre également la grande proximité des expériences et des perceptions qui prévalent des deux côtés de la Manche. Elle démontre l'importance vitale de la capacité d'adaptation pour nos forces si elles veulent retrouver leur utilité, demain, dans les engagements les plus probables. Ce livre est incontestablement un service rendu aux responsables politiques et militaires de l'ensemble des nations européennes, parce qu'il fonde, sur l'expérience, des voies pertinentes de réflexion et d'action. Il contribue à nourrir un débat qui doit être poursuivi dans l'intérêt mutuel des armées françaises et britanniques, et pour le plus grand profit de la défense et des visions politiques européennes.

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