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Bibliographie

LA GUERRE AU XXI° SIECLE : Un nouveau siècle de feu et de sang"
traduction de l'ouvrage de Colin S. GRAY "Another bloody centrury : future warfare",
par le Général (2S) Philippe VOUTE,

La guerre au XXIe siècle nous propose une vision construite autour de quelques idées fortes. Pour l'auteur, la guerre est un élément consubstantiel de l'humanité, irréductible ; le contexte politique est le premier déterminant du déclenchement et du caractère de la guerre qui est d'abord une activité sociale et culturelle, autant que stratégique ou technologique. La "surprise stratégique" est une certitude pour le futur et, si les efforts de limitation et de maîtrise de la guerre doivent être résolument poursuivis, ils n'élimineront jamais cette dernière. Puisque la nature de la guerre est immuable, l'histoire constitue le meilleur guide pour la compréhension de notre futur qui est aussi le futur de la guerre.

Insistant sur le caractère contingent de l'événement historique, Colin Gray nous met en garde contre les dangers de la prédiction stratégique et fait preuve d'un grand scepticisme vis-à-vis du concept de "futur prévisible" ; il nous invite donc à développer nos capacités permanentes d'adaptation.

* * * * *

Préface du Général de corps d'armée Elrick IRASTORZA,
Major général de l'armée de terre (MGAT)

Dans l'une de ses études sur la guerre, Gaston Bouthoul, un des rares polémologues français, relève que « si les cosmogonies des primitifs sont en général trop vagues pour qu'on puisse en tirer des enseignements précis, par contre, dès qu'on se trouve en présence des civilisations historiques, on trouve dans leurs cosmogonies et leurs mythologies deux traits communs : 1° La place énorme qu'y tient la guerre ; 2° Le caractère hautement louable de l'activité guerrière que les Dieux pratiquent, encouragent et protègent ».

A parcourir rapidement notre histoire ou à scruter notre brûlante actualité, il nous faut bien admettre que ce constat, en dépit des incessantes modulations dont il a fait l'objet au fil des siècles et dans toutes les civilisations, semble malheureusement, et ad vitam aeternam, porté par le temps ...

Au moment où la France se lance dans un réexamen approfondi de sa politique de défense et entreprend la rédaction d'un livre blanc appelé à remplacer celui de 1994, le livre de Colin S. Gray vient à point nommé éclairer les réflexions en cours. Pour avoir longuement essayé de percer le brouillard du futur de la guerre et de la guerre du futur, il ne méconnaît pas la difficulté de l'entreprise : « Les personnes auxquelles nous confions notre sécurité nationale et qui, nous l'espérons, se préoccupent aussi des questions plus vastes de la sécurité internationale, se trouvent exactement dans la même position d'ignorance fondamentale que le chercheur. Il y a cependant une différence essentielle entre leurs situations. L'universitaire peut éviter d'atteindre une conclusion et se mettre à écrire un prochain livre sur un sujet plus documenté. A l'opposé, les fonctionnaires sont tenus de faire semblant de comprendre assez bien le futur afin de justifier leurs prétentions à de nombreux milliards provenant de la bourse des contribuables. D'ailleurs si ces fonctionnaires se trompent dans leur évaluation du futur au travers des réponses qu'ils fournissent, il pourrait y avoir d'affreuses conséquences pratiques. » Le propos est un brin malicieux, mais Colin S. Gray, auteur de dix sept livres traitant de stratégie et conseiller des gouvernements américain et britannique, ne pouvait naturellement ignorer que cette lourde responsabilité est surtout portée par les hommes politiques dont la primauté, dans nos démocraties, est indiscutable : « Dans le monde, les planificateurs de défense et leurs maîtres politiques sont confrontés au même dilemme que l'auteur. »

Il est fort probable que l'analyse réaliste de Colin Gray va déranger tous les optimistes indéfectibles ou tous ceux qui rêvent de lendemains qui chantent en martelant à l'envi que l'obsolescence morale de la guerre inter-étatique la rend désormais impossible. Hélas, le futur se nourrissant du passé et du présent, il est difficile d'imaginer que la guerre cessera subitement demain d'être consubstantielle à la nature humaine. « La trinité de la peur, de l'honneur et de l'intérêt », qui reste un des puissants moteurs de la tragédie humaine, a encore de beaux jours devant elle.

Le manque d'humanité de l'homme pour l'homme, le dévoiement des grandes religions par des extrémistes aveugles et sourds aux drames qu'ils déclenchent, le droit que le plus fort s'arroge sur le plus vulnérable, le poids de la géographie physique et humaine ou de la politique interne des Etats, tout cela va continuer à rythmer la marche du monde. Et il n'est pas certain que dans ce contexte potentiellement éruptif « notre Occident aux instincts belliqueux éteints reste encore longtemps un îlot de paix dans un océan de désordre ».

Pour l'universitaire à l'esprit cartésien, la prédiction est un art délicat qui fait la part belle à l'intuition, et l'intuition, même raisonnable, reste toujours discutable. C'est bien ce qui fait l'intérêt majeur de ce livre, dont aucune des analyses, aucun des points de vue, aucune des idées ne peut laisser indifférent.

L'hégémonie des Etats-Unis devrait se poursuivre encore quelque temps avant de se dégrader lentement du fait des rejets qu'elle suscite. Les institutions internationales, victimes de leur incapacité et de l'obstruction systématique de certains de leurs membres, ne parviendront pas à modeler d'une façon significative un contexte politique qui restera marqué par les rivalités entre Etats, entités vivaces qu'une mondialisation portée par les nouvelles technologies de l'information et des télécommunications aura bien du mal à écorner. Ajoutons à cela les risques très réels que font peser sur la planète les conséquences multiples des changements climatiques, notamment la raréfaction des ressources en eau ou des terres arables, et il devient difficile d'être résolument optimiste ! Car, même si l'on admet que l'homme n'est pas belliqueux par nature, la question de sa survie surgira tôt ou tard, ici ou là, et avec elle le problème de la défense des intérêts vitaux.

Mais alors, quelle sera la nature de la guerre de demain ? L'analyse, aussi fouillée que méticuleuse, ne débouche sur aucune réponse absolument irréfutable, mais plutôt sur la conviction forte que « la guerre du futur ressemblera beaucoup aux guerres du passé, bien que mettant en ouvre des engins différents et se déroulant dans des contextes politiques, sociaux et culturels quelque peu modifiés ». En fait la notion de guerre future n'a pas de sens. La guerre dans le futur sera tout simplement la guerre, et la traditionnelle et subtile séparation entre guerre régulière ou guerre irrégulière s'estompera au fil des crises secouant la planète.

Quelques affirmations fortes viennent nourrir très à propos les réflexions sur notre politique de défense et sur ses outils. « Dans la guerre du futur, la puissance terrestre - ce qui signifie essentiellement des troupes sur le terrain - continuera à être nécessaire si l'on veut obtenir quelque chose qui ressemble à la victoire décisive... car la guerre est plutôt affaire de contrôle de la population et, par nécessaire conséquence, de contrôle du territoire ». Il n'empêche qu'in fine aucun de nos espaces ne sera épargné, ni l'espace géographique, ni l'espace extra-atmosphérique, ni même le cyberespace auxquels les théories de Sun Zu ou de Clausewitz pourront tout aussi logiquement s'appliquer.

Enfin, on aurait pu penser que les armes de destruction massive resteraient durablement les outils privilégiés de la dissuasion inter étatique et d'une complexité en interdisant l'emploi par des groupes terroristes, même les plus exaltés. Il est malheureusement très probable qu'il n'en sera rien et que, malgré l'horreur des destructions et des dommages qui leur sont attachés, elles pourraient devenir l'arme des faibles contre les puissants.

Ainsi donc, pas de quoi se réjouir : notre futur sera marqué par la guerre, comme l'a été notre passé, et comme l'est notre présent.

Convaincu que la guerre est consubstantielle à la nature humaine, Colin S. Gray semble néanmoins vouloir nous rassurer, on a envie de dire « in extremis », en nous faisant observer que, en raison de leur coût humain et financier, le déclenchement et la conduite des guerres peuvent être contrôlés par la politique dont elles ne sont qu'un instrument, par l'adéquation stratégique entre les moyens et les finalités, par la maîtrise de la puissance, par la peur qu'elles suscitent en chacun d'entre nous, enfin par la « culture humaine », seule susceptible d'en limiter la bestialité. Mais c'est finalement pour admettre que ce contrôle reste fragile et notre avenir tout aussi incertain.

La quête de Colin S. Gray passionnera tous ceux qui s'intéressent à la marche du monde, aux relations internationales et aux problématiques de sécurité collective. Ils ne manqueront pas d'en apprécier la vigueur des analyses et la liberté de ton.

Au final, un livre qui a le mérite de poser les bonnes questions et d'y apporter des réponses faites de convictions personnelles, nées d'une excellente connaissance de ces sujets souvent perçus comme arides, parce que trop dérangeants.

En refermant ce livre, on aimerait bien que Colin S. Gray se soit trompé et qu'enfin les vivants puissent voir la fin de la guerre, hélas...

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