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Bibliographie

LES FORCES TERRESTRES
Dans les conflits aujourd'hui et demain

A la fausse bonne idée des dividendes de la paix née de l'effondrement du bloc soviétique s'est vite substituée l'évidence du retour en force des crises et de la guerre.
Aujourd'hui si "l'ennemi n'est plus à nos frontières", la défense doit pourtant se faire " à l'avant". De l'Asie à l'Afrique ou au Moyen-Orient - les forces armées françaises (dont, pour plus de 80% de leur volume, des forces terrestres) dont engagées au quotidien dans de multiples opérations à l'extérieur du territoire national. Ces engagements - toujours durs, parfois meurtriers - concourent très directement à la sécurité de la France et de ses citoyens.
Mais la guerre a perdu le visage que lui avait donné le XXe siècle. Elle se déroule désormais essentiellement au sein des populations, contre un adversaire qui a appris à contourner la puissance, le succès se construisant désormais davantage sur l'influence que la destruction, en liaison étroite avec des acteurs non militaires. Les modes d'action qui prévalaient hier ne suffisent donc plus : il faut repenser les conditions de l'efficacité des armées.
Pour répondre à ces nouvelles interrogations, cet ouvrage présente ces évolutions essentielles et décrit l'action des forces terrestres dans les conflits d'aujourd'hui et de demain, où il s'agit non seulement de gagner la bataille mais surtout de conduire à la paix.

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Préface du Général d'armée Bruno CUCHE,
chef d'état-major de l'armée de terre

LA guerre est profondément complexe parce qu'elle est d'abord un phénomène humain. Le regard porté par l'armée de Terre sur "l'engagement dans les conflits aujourd'hui et demain" témoigne de cette complexité qu'il nous faut bien comprendre. Les réflexions présentées dans cet ouvrage cherchent ainsi à expliquer en quoi les changements stratégiques intervenus ces deux dernières décennies ont modifié et continuent à modifier les conditions d'emploi des forces terrestres dans les opérations à l'extérieur du territoire national et donc pourquoi l'adaptation, encore plus qu'avant, devient une nécessité permanente pour les forces si elles veulent conserver leur efficacité.

La réflexion doctrinale de l'armée de Terre, bien sûr, n'a pas commencé avec cette publication mais elle était restée confidentielle pendant la guerre froide. Les problématiques nucléaires et stratégiques éclipsaient alors les enjeux militaires classiques d'une "guerre" remportée finalement sans confrontation directe en Europe. La victoire obtenue dans la course aux armements par les Occidentaux avait donné pour un temps l'illusion que la domination matérielle et technologique procurait la supériorité stratégique en toutes circonstances. Les difficultés rencontrées par les armées classiques dans les guerres de déco lonisation ont d'abord conforté les tenants de la "transformation" supposée limiter les "frictions" et percer "le brouillard de la guerre" si chers à Clausewitz. Cette vision a survécu presque quinze ans à la chute du Mur.

Au cours des années 1990, la réalité opérationnelle a profondément changé mais la culture militaire est longtemps restée empreinte de conceptions héritées de la guerre froide. Lorsque les armées occidentales, qui avaient perdu leur principale raison d'être face à l'est, ont été projetées partout dans le monde pour éteindre les incendies d'origine ethnique, religieuse ou nationaliste déclenchés par l'implosion des blocs, leur performance a été contrastée. La Bosnie restera ainsi comme le symbole de l'impuissance militaire et politique mais aussi comme le révélateur de la nécessité de réfléchir à l'emploi de la force dans ce nouveau contexte. En France, elle se traduit par l'émergence du concept de "maîtrise de la violence". Considéré par certains comme l'expression de la banalisation de l'action militaire et de son inefficacité lorsque les conditions politiques ne sont pas réunies pour imposer la paix, il démontre cependant sa pertinence au Kosovo et en Afrique en évitant l'escalade de la violence. Pour autant, cette approche est considérée par beaucoup comme un pis-aller, un remède provisoire pour des circonstances passagères qui détournent les forces armées de leur vrai métier. La victoire face à l'Irak en 1991 conforte tous ceux qui croient au dogme de la « grande guerre » technologique, à l'instar des Américains ; ces der niers sont très réticents à s'engager dans ces "crises" qui s'apparentent au "bourbier" vietnamien et qu'ils qualifient avec défiance, voire dédain, "d'opérations autres que la guerre". Lorsqu'ils y sont contraints comme en 1995 en Bosnie à la suite des accords de Dayton, soit deux années seulement après l'épisode douloureux de la Somalie, ils interviennent après avoir obtenu toutes les garanties politiques.

Malgré cette multiplication d'opérations qui diffèrent sensiblement des schémas de la guerre classique, il faudra attendre 2003 pour que les conséquences militaires de la rupture stratégique de 1989 modifient en profondeur les analyses sur l'emploi de la force. La deuxième guerre d'Irak sonne le glas d'un modèle militaire univoque. L'armée organisée, équipée, entraînée et endoctrinée pour faire la guerre classique prouve son efficacité redoutable dans le d ésert face à l'armée régulière irakienne qui persiste à se prêter à ses effets, mais la même armée, dans un tout autre contexte, celui de la stabilisation, éprouve les pires difficultés à neutraliser les guérillas et les terroristes, et s'enlise...

C'est pour préserver toute son utilité à la force que l'armée de Terre française, confrontée aux mêmes défis que ses alliés, s'est engagée dans une réflexion approfondie en étroite synergie interarmées. Nous avons choisi de diffuser ce document de référence parce que les affaires militaires ont évolué et qu'elles réinvestissent le champ social au même rythme que la menace s'insinue dans le quotidien des démocraties. La guerre moderne décrite dans cet ouvrage n'est pas la guerre "chirurgicale" conduite à distance de sécurité depuis des plateformes aériennes ou mari times. Nous aurons toujours besoin dans l'avenir de cette capacité de destruction, éventuellement massive, pour dissuader d'autres puissances ou pour intervenir, le cas échéant, contre des armées régulières pendant la phase initiale des opérations. Mais nous aurons aussi besoin de nouvelles capacités technologiques dédiées pour démultiplier l'efficacité de forces au contact, intégrées jusqu'aux plus bas échelons dans une manouvre interarmées et préparées à affronter une menace d'un autre type. Car la guerre actuelle, ou celle de demain probablement, opposera principalement, comme aujourd'hui en Irak, en Afghanistan ou au Liban, des forces régulières à des forces irrégulières - ne suivant donc pas "notre" règle - dont l'objectif est de subvertir les populations. Pour l'armée de Terre comme pour les autres armées, il s'agit de prendre en compte la réalité de la guerre au sein des populations tout en conservant la capacité à gagner, seule ou en coalition, une guerre classique interétatique.

La guerre au sein des populations n'est pas nouvelle et l'armée de Terre française y a été confrontée tout au long de son histoire. Elle peut même se targuer de détenir un savoir-faire reconnu depuis le maréchal Gallieni en Indochine et à Madagascar jusqu'à l'évacuation de milliers de nos ressortissants en 2004 de Côte d'Ivoire, ou aujourd'hui avec 10 000 femmes et hommes déployés sur le reste du continent africain, dans les Balkans, au Liban ou en Afghanistan. Pour autant, si la guerre est toujours violente et meurtrière, on ne traite pas la question terroriste comme on a combattu une division blindée irakienne. Au contraire, un usage excessif et indiscriminé de la force peut avoir des effets désastreux face à des adversaires recherchant systématiquement à nous pousser à la faute pour nous transformer aux yeux de la population et de l'opinion en forces d'occupation et d'oppression. La bataille principale n'intervient plus entre deux armées clairement identifiées et selon des règles établies, elle est d'abord psychologique et vise à obtenir le soutien populaire.

Dans ces conditions où l'enjeu stratégique n'est pas la destruction physique d'un adversaire dont l'identification est une gageure, la désescalade plutôt que l'escalade de la violence, l'action de force sélective plutôt que les frappes massives, le contact direct avec les populations plutôt que l'isolement dans des bases surprotégées, doivent être recherchés.

Mais derrière ces considérations théoriques, émises à l'abri des balles et des engins explosifs improvisés depuis Paris, Londres ou encore Washington, la dure réalité du terrain restera toujours incontournable et doit nécessairement être connue de chacun. La guerre se situe en effet au cour des sociétés, toujours caractérisés par des particularismes culturels, et sur des territoires aussi différents que les montagnes d'Afghanistan où les villes d'Afrique de l'ouest. La guerre n'est donc pas un espace virtuel dont l'ensemble des paramètres seraient parfaitement connus et maîtrisés ; sa conduite ne peut être méticuleusement orchestrée et organisée sur les écrans d'ordinateur comme si les comportements humains étaient raisonnablement prédictibles, comme si l'ensemble des circonstances était maîtrisable. En d ehors de la mise en ouvre de ses systèmes techniques, la guerre n'est pas une science exacte : elle est d'abord "contingence". C'est pourquoi, il n'y a pas de réponse simple aux défis qu'elle engendre ; elle exige la prise en considération de multiples facteurs interagissant en boucle, donc une adaptation perpétuelle à des circonstances sans cesse changeantes et toujours différentes.

Les interventions de la dernière décennie montrent clairement que l'action militaire ne peut pas être dissociée d'une approche stratégique englobant tous les aspects de la vie en société. L'action militaire demeure indispensable mais elle n'est plus suffi sante ; elle doit s'intégrer dans une manouvre globale seule en mesure de produire finalement l'effet politique recherché. En effet si, en situation de chaos et de déchaînement de violence, seuls des militaires peuvent tout à la fois rétablir la sécurité et assister les populations, leur action trouve rapidement ses limites lorsqu'elle n'est pas accompagnée dans la durée d'une politique générale permettant le retour à la normalité. Quelle que soit la performance de l'action militaire, l'absence ou l'insuffisance d'engagement politique à la hauteur des enjeux sociaux conduit irrémédiablement à la dégradation de la situation générale et à la surexposition de la vie de nos soldats. Car dans ce type de conflit, la légitimité de l'action militaire et politique repose in fine sur la capacité pour une puissance à déployer des soldats nombreux sur le terrain au milieu des populations et dans la durée ; l'élargissement des espaces et la nécessité du contrôle du milieu dans un temps nécessairement long font du nombre une indispensable qualité par lui-même.

Le soldat moderne est un guerrier entraîné et équipé pour vaincre ceux qui menacent la paix et il est aussi un acteur social. Sa formation et son entraînement sont le juste équilibre entre l'éducation qui permet la maîtrise de soi - donc le contact avec la population - et la capacité de « donner des coups » lorsque nécessaire. Dans un environnement où les problématiques sociales et sécuritaires s'entremêlent, où chaque soldat par son comportement est dépositaire d'une part de l'effet stratégique, la qualité d'un soldat se juge et se jugera plus encore à l'avenir à sa double aptitude au combat et à l'intégration dans son environnement humain. En effet, la supériorité opérationnelle n'est plus le résultat exclusif de l'addition d'arsenaux ou du déploiement de soldats "conditionnés" pour détruire. Elle repose désormais sur la domination du champ cognitif

L'adversaire ne dispose pas des mêmes moyens matériels ; il n'a donc d'autre choix que de contour ner la puissance classique et, ainsi, de la rendre partiellement vaine. Souvent plus doué que nous pour l'innovation, moins soumis aux contraintes organiques, il compense son infériorité matérielle et militaire par son audace imaginative. II s'agit ainsi pour nous davantage de comprendre que de savoir, de comprendre l'autre pour anticiper ses intentions, déceler ses faiblesses ou pour mieux répondre à ses attentes lorsqu'il s'agit de la population. La liberté d'action militaire dépend de la faculté à analyser très rapidement des situations toujours mutantes pour permettre aux forces d'exploiter sur le terrain des opportunités par nature fugitives. L'ouverture d'esprit et la décentralisation de l'initiative sont donc aujourd'hui des préalables à l'action militaire.

Cet ouvrage, volontairement court, constitue une synthèse concrète de cette réflexion, enrichie ces dernières années hors du cadre institutionnel par une série d'ouvrages écrits par des officiers en activité, sur la stratégie, la tactique et la guerre contemporaine1 . La pensée militaire française renaît ainsi opportunément au moment où les enjeux de sécurité intérieure et extérieure sont devenus une préoccupation centrale dans nos démocraties. Si la menace n'est plus à nos frontières, la menace n'a plus de frontières. C'est même la forme la plus aboutie de la mondialisation qui, dans les faits, a sonné le glas de la fausse bonne idée des dividendes de la paix, celle qui a fondé, il y a quinze ans, la restructuration et le resserrement de nos systèmes de forces.

La lutte sera difficile, longue et meurtrière.

Elle sera menée indifféremment "à l'avant", à l'étranger, et sur le territoire national où l'armée de Terre, par son enracinement au cour de la population française et sa puissance, redevient un acteur incontournable de la sécurité globale.

Elle concernera prioritairement l'armée de Terre et ses soldats parce que les campagnes militaires interarmées se dérouleront là où se trouve la population : dans l'environnement terrestre.

Elle concernera tous les citoyens parce que l'armée de Terre puisera sa force morale pour affron ter la violence et la désinformation dans le soutien lucide de la Nation avertie du vrai visage de la guerre moderne.

1 Général Vincent Desportes, Comprendre la guerre, Décider dans l'incertitude et Introduction à la stratégie  ; Colonel Michel Yakovlef, Tactique théorique  ; Lieutenant-colonel Benoît Durieux, Relire De la guerre de Clausewitz ; Lieutenant-colonels Hervé de Courrèges, Pierre-Joseph Givre, Nicolas Le Nen, Guerre en montagne : renouveau tactique. Ces ouvrages ont été publiés dans la collection Stratégies et Doctrines chez Economica

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