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Préface du Professeur Henri HUDE Le livre du colonel Royal sur l'éthique du soldat français au combat complète des ouvrages plus théoriques, qui ont aussi leur utilité. Ici, nous partons des faits : témoignages excellents, bien choisis, sans fard, qui n'occultent ni le bien, ni le mal. Témoignages à la fois nets et précis, en ce qu'ils ont d'objectif; témoignages fins et subtils, dans leur aspect subjectif. Ils vont au-delà de cette schématisation sommaire, ou de ces vues extérieures et impersonnelles, qui rendent parfois les études de cas décevantes. L'auteur trouve un chemin de crête, entre deux pentes, celle de la théorie trop pure qui ne sert à rien pour la décision, et celle de l'empirisme des cas amassés sans ordre, ne conduisant qu'à un recueil inutilisable de recettes de cuisine. Ces témoignages significatifs sont en nombre nécessaire et suffisant pour appréhender l'essentiel des problèmes éthiques posés par les situations où sont engagées nos forces armées. L'ouvrage est précieux par sa capacité à conjuguer l'expérience et l'analyse avec la hauteur de vue, la conceptualité et l'esprit de synthèse, le tout dans une intention pratique qui ne se dégrade pas en utilitarisme myope. Ces témoignages ne sont pas simplement recueillis. Ils font l'objet d'un commentaire loyal et pertinent, qui ne les sollicite pas, mais qui épouse les riches contours de leur vérité, sonde leur profondeur, respecte leurs ombres et mystères. Sa réflexion s'inspire de la pensée du général Jean-René Bachelet, dégage des principes et des valeurs, en petit nombre, fondamentaux. Cet ouvrage sera utile, aussi, à cause de son style clair et de son ton humain. L'auteur expose et défend les thèses éthiques fondamentales de l'humanisme militaire français. Il le fait avec franchise. Dans les situations tragiques de la guerre, poser un choix plutôt qu'un autre signifie imposer aux uns plutôt qu'aux autres la charge du sacrifice : exorbitante responsabilité du chef. L'éthique a des implications en termes de vie et de mort, car, tout d'abord, s'il est légitime et néces saire, à la guerre, de préférer des morts ennemis à des morts amis, ce principe même peut admettre certaines limites. Ensuite, le souci de respecter la vie des civils conduira parfois à accepter des pertes amies plus importantes, là aussi dans certaines limites, que contribuent à fixer, et à déplacer, le caractère des conflits, l'importance des enjeux, les signes des temps. Enfin, elle peut impliquer de préférer la perte de plus de soldats amis, voire de plus de civils, amis ou ennemis, à la position d'actes dont on pense qu'ils détruiraient le sens même de la vie pour la communauté que nous défendons. L'éthique peut donc avoir un coût assez élevé en moyens et restreindre la liberté d'action, puisqu'elle s'interdit de recourir à certains moyens sommaires, peut-être efficaces, mais dégradants. Pour autant, elle n'est pas un boulet, mais une force, autant qu'une dignité. Elle peut, in fine, minimiser les pertes, faciliter le renseignement, faciliter surtout la sortie de crise, accroître la liberté d'action du politique et son crédit national et international, en vue de l'atteinte des objectifs politiques qui donnent son sens à l'action militaire. En outre, le colonel Benoît Royal n'écrit pas en dehors du temps. Il pense d'abord au caractère des conflits et guerres en lesquels nous intervenons et il apporte la démonstration convaincante du fait qu'une éthique exigeante du soldat, outre sa valeur proprement morale, est politiquement la plus appropriée à la conduite et au succès des opérations où nos forces sont engagées. On demandera peut-être : « Tout cela est beau, mais cela tient-il dans des conflits où il y va de la survie ? En de tels cas, est-ce que tous les moyens ne sont pas permis ? » La question mérite d'être posée, elle aussi, avec franchise, et la réponse, là aussi, est très certainement : non. Toutefois, posée dans toute sa généralité et jusqu'aux extrêmes, elle est peut-être moins d'actualité pour nous - sauf si on parlait de la dissuasion. S'il n'est pas inutile de la poser aussi, à froid, je tiens à dire que c'est d'abord au niveau politique qu'il faut la poser : c'est en effet le politique qui doit savoir ce qu'il veut et ne veut pas, pour commander et prendre ses responsabilités, en premier, sur les grandes lignes. La guerre étant un acte matériellement militaire, mais formellement poli tique, l'éthique militaire présuppose toujours une éthique du politique, ou alors, elle risque de se trouver en présence de problèmes insur montables, dont le caractère apparemment insoluble résultera d'abord du fait qu'ils n'auront pas été posés avec courage et clarté au niveau qui convient. Sans faire du moralisme, l'auteur sait évoquer le déséquilibre d'aujourd'hui entre ce qui est dû à l'individu et les devoirs qu'il se reconnaît par rapport au bien commun, ou à l'intérêt général. Benoît Royal sait aussi l'irrationalité des médias. Il ne confond pas la voix de la conscience avec l'effet de souffle de l'émotion médiatique, mais il sait qu'il faut politiquement en tenir compte comme d'un fait entrant dans le calcul des rapports de forces, et, moralement, ne pas prendre prétexte de la forme souvent irrationnelle de l'émotion pour lui dénier a priori toute validité quant au fond et se dégager ainsi à trop bon compte de certaines obligations. Avoir cela bien clair dans l'esprit permet aussi de ne pas démâter sous les vents capricieux de l'opinion. La bonté n'est pas la sentimentalité. Un fait isolé battu en neige n'est pas un problème, c'est une manipulation. Des images en boucle, c'est une tête qui devient folle, c'est une opinion emballée, aux deux sens du mot. L'éthique politique appelle une éthique médiatique. L'information des citoyens ne peut pas décemment fonctionner, soumise au business model d'une vulgaire boîte de pub. Le portrait du soldat que nous peint le colonel Benoît Royal n'a rien d'une construction idéaliste a priori. Elle emporte l'adhésion. Le respect de la vie, le respect de la dignité humaine, le devoir de montrer l'exemple en sont les trois piliers. Mais une telle éthique a aussi son volet intellectuel, où le sens de la responsabilité est d'abord un enga gement de la raison pratique. Celle-ci est nourrie du sens du métier des armes, elle dégage le caractère de la guerre, remonte à l'intention du politique et entre dans l'esprit de la mission, pour la mener à bien avec discernement. L'action éthique n'est pas automatique, elle garde toujours quelque chose de créatif et d'original, par quoi elle fait face avec souplesse et sagacité à l'imprévu et à l'incertain, sans jamais se réduire à l'exécution séquentielle d'une liste de tâches, au respect des procédures, à l'application de recettes, au déroulement d'une pro grammation.Cette culture française de la guerre, acquise en partie au prix de plusieurs expériences malheureuses, et par conséquent promue avec réserve et modestie, unit l'exigence morale à la sagesse politique. Cette dernière requiert aujourd'hui « l'élargissement du métier militaire », comme l'écrit le général Desportes dans son dernier livre'. Ce qu'on appelait sous la guerre froide le monde libre, a besoin de cet apport français. Souhaitons que ce livre apporte sa pierre au meilleur fonc tionnement de nos alliances. La conclusion du colonel Royal ne cache pas les incertitudes de l'éthique, ni le caractère souvent frustrant des conclusions auxquelles nous arrivons et que nous allons traduire en des décisions forcément imparfaites. Cela ne doit pas nous faire oublier les clartés dont notre esprit est capable, encore moins nous décourager, ou nous jeter dans un doute systématique. Elle est une invitation à continuer la réflexion. Ce livre, très honnête et « fait de main d'ouvrier », comme disait La Bruyère de ceux dont il faisait l'éloge, peut marquer une étape dans l'existence d'un soldat, et pas seulement d'un soldat. * * * * * Postface du Général d'Armée Jean-René BACHELET Le 4 mars 1999, l 'expert militaire du journal Le Monde de l'époque commentait ainsi le document « L'exercice du métier des armes dans l'armée de Terre, fondements et principes » dont il avait pris connaissance après sa diffusion quelques semaines auparavant : « Ce travail qu'elle exerce sur elle-même (l'armée de Terre) l'amène à se remettre en cause et, parfois, à se voir telle qu 'elle souhaite qu 'on la voie et pas telle que les autres la voient, ou telle qu 'elle est en vérité. » Telle qu'elle est en vérité... Ainsi, ce qui apparaît avec le recul comme un véritable traité d'éthique militaire, présenté dans son préambule comme procédant à «... des reformulations nécessitées par l'ampleur des changements de la fin du siècle », et dont le livre du colonel Royal se veut en quelque sorte pour une part illustratif, aurait constitué au mieux une « remise en cause », au pire une opération de communication en cache-sexe d'une réalité moins flatteuse. La vérité du soldat français au combat ? L'immense mérite de l'ouvrage du colonel Royal est d'y donner accès.Au regard du commentaire du Monde, il n'est pas indifférent que le premier témoignage qui ouvre le livre relate des faits qui se sont déroulés au milieu des années 1970. Au même titre que ceux qui jalonnent les chapitres successifs, choisis au long des trente dernières années, il témoigne de la constance d'un héritage, profondément culturel : porter les armes de la France et user de la force en son nom, c'est le faire sous contrainte d'une haute exigence d'humanité. Certes, et jusqu'à tout récemment, dans notre longue et tumultueuse histoire militaire, les événements ne manquent pas qui s'inscrivent à rebours de cette exigence. En conclura-t-on que les « convictions », pour reprendre les têtes de chapitres du colonel Royal, en sont disqualifiées ou que « l'édification des consciences » ne serait que propagande mensongère ? À ce compte-là, dans la société civile, le droit serait invalidé par ses infractions, ou l'idéal évangélique par les perversions de trop nombreux chrétiens. Or, ce livre nous fait pénétrer au cour des situations de violence exacerbée qui sont le lot du soldat. On voit celui-ci résister à « la contamination des sens », ou y succomber. Nous sont livrés des « questionnements de l'âme » auxquels il n'est souvent pas de bonne réponse et qui sollicitent l'homme, notamment le chef, dans sa pleine liberté. Il ressort de ces témoignages que la force est d'abord force d'âme, quand la fureur de l'affrontement, l'abomination des exactions auxquelles on est confronté ou tout simplement l'ivresse de l'action pourraient balayer le principe d'humanité comme fétu de paille. Et que cela n'est pas théorie, mais vécu, à tous les niveaux de responsabilités. Plus encore, qu'avant que cette théorie ait été reformulée, perdurait ce vécu. Au-delà de l'écume médiatique, le travail effectué sur l'éthique du métier des armes depuis une décennie ne laisse pas le monde intellectuel indifférent. En témoignent les rencontres fructueuses entre « professeurs » et « centurions » par le truchement de la revue Inflexions-Civils et militaires : pouvoir dire. Universitaires, philosophes et sociologues y trouvent à nourrir leur réflexion de celle des acteurs militaires sur leurs expériences en opérations. Sur ce terrain-là, nul doute que l'ouvrage du colonel Royal, avec l'abondance, l'intensité et la richesse des témoignages autour desquels il se structure, apporte une contribution essentielle qui fera date et référence.Mais sans doute l'auteur vise-t-il tout autant et peut-être plus encore un lectorat interne à l'institution militaire. Là encore, ce livre vient à point. En effet, dans le dispositif pédagogique mis en place, tout particulièrement dans les écoles, et visant à l'appropriation, par les officiers, les sous-officiers et les soldats, de principes éthiques solides sur la base des textes de référence, quiconque a quelque expérience en la matière connaît la puissance déterminante des témoignages concrets qui parlent à l'imagination et au cour et sans lesquels le processus d'appropriation risque fort d'être inopérant. Or, ce livre est précisément construit autour de tels témoignages et sa large diffusion auprès des militaires de tous grades devrait les aider à nourrir le fond propre qui sera souvent leur seul recours à l'heure de vérité. Mais il devrait aussi alimenter un débat récurrent et qui ne sera jamais clos, tant nous sommes au cour de questions complexes. L'auteur, dans son choix de témoignages en nombre nécessairement restreint, n'aurait-il pas privilégié une approche excessivement idéaliste voire angélique d'une réalité où la malignité de l'homme peut ne pas connaître de limites dans la brutalité et dans l'horreur ? Le renvoi, in fine, à la conscience individuelle, et ce, dans les cas extrêmes, à tous les échelons, ne risque-t-il pas d'introduire un trouble délétère quand le soldat a besoin de certitudes et d'ordres à exécuter « sans hésitation ni murmures » ? Ce procès sera fait, n'en doutons pas, même si le colonel Royal en fait justice, en particulier à la faveur de certains témoignages. C'est alors qu'il faut parler net et clair, ainsi que le fait l'auteur. Après les abîmes et les horreurs du XX e siècle, notre époque est revenue de toutes les idéologies. Nous savons désormais qu'à vouloir créer le paradis sur la terre, on aménage l'enfer. N'y aurait-il donc plus place que pour le désabusement et la résignation, ou bien pour le pragmatisme cynique, ou encore pour la désespérance ? Violence contre violence...Eh bien non, car il est une ultime évidence : c'est comme le dit Bernard Kouchner, cité par l'auteur, « l'universalité de la souffrance humaine », et son caractère insupportable, comme celui de la violence qui peut l'occasionner. Face à cette violence, chacun sait désormais qu'il est des seuils à partir desquels il n'est que la force pour s'y opposer. C'est alors qu'entre en scène le soldat, détenteur d'une force telle qu'elle puisse mettre un terme à cette violence, autrement dit, pour cela, du pouvoir de détruire et de tuer. Mais pourquoi la violence serait-elle insupportable comme la souffrance qu'elle entraîne ? Parce que l'homme, ce « roseau pensant », est aussi un être aimant, qui reconnaît en tout homme son semblable, fût-il son « ennemi ». Ainsi s'impose l'universalité de l'homme, le prix attaché à la vie, à l'intégrité et à la dignité de la personne humaine. Nous sommes là dans le dernier absolu du monde moderne, inscrit dans la Constitution de la France et traduit dans la devise de la République. Et voilà notre soldat sur une crête étroite, entre usage de la force et ultime valeur de civilisation. Tous les témoignages recueillis par le colonel Royal illustrent, à des degrés divers, cette problématique. Ils illustrent aussi qu'on peut la dominer, par la conjonction de la conviction et de la force d'âme, avec détermination mais humilité, dans une sorte de pari pascalien. Liés à des événements survenus dans les dernières décennies, ils s'inscrivent néanmoins dans une exigence multiséculaire. N'ayons pas peur des mots : nous sommes là dans un enjeu de civilisation, et la France et son armée, plus que tous autres, sont porteurs d'un héritage susceptible d'y répondre. J'emprunterai le dernier mot au général de Boissieu, aujourd'hui disparu, qui fut chef d'état-major de l'armée de Terre avant d'être Grand Chancelier de la Légion d'Honneur, puis Grand Chancelier de l'Ordre de la Libération et, surtout, qui fut un grand soldat. Au reçu du texte relatif aux « Fondements et principes » rappelé initialement, il écrivait au chef d'état-major de l'époque: «... cet excellent document... aurait dû être écrit avant les épreuves algé riennes, cela aurait évité bien des drames. » Cette appréciation d'un grand ancien vaut tout aussi bien pour le livre du colonel Royal. |
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