La rupture stratégique de la dernière décennie a entraîné une profonde et irréversible évolution du concept français de défense. Après un incontournable et fort compréhensible moment d'inertie lié à cette période d'instabilité, le Livre Blanc sur la défense, publié en 1994, a cristallisé toutes les réflexions.
Il en est résulté la refondation actuelle de l'armée de terre avec toutes ses implications dans les domaines des ressources, des personnels, du format et bien entendu de son emploi.
Dès lors, la finalité de l'emploi des forces armées, et plus particulièrement celle de l'armée de terre, n'est plus obligatoirement de mener un combat létal visant à la destruction de l'armée adverse, mais aussi de s'adapter à une gamme variée et étendue de situations, cherchant à chaque occasion la posture adéquate pour répondre au bon niveau de violence ou d'agressivité. Cet axiome implique, entre autres, un besoin d'excellence car l'engagement des forces terrestres est appelé à se situer de plus en plus dans un cadre interarmées et interallié ou multinational exigeant un vaste registre de capacités et d'aptitudes ainsi qu'une nécessaire souplesse pour faire face à l'imprévisibilité et à la réversibilité des crises.
Toutefois, le souci de se situer dans un contexte international n'est pas antinomique du développement et de l'application d'une doctrine propre à l'armée de terre française pour employer les forces et mettre en uvre les systèmes d'armes dont elle dispose.
Cet article abordera d'abord ce qui particularise les fondements de l'évolution doctrinale, avant de s'attacher à décrire les principales orientations nouvelles.
> LES FONDEMENTS DE L'EVOLUTION DOCTRINALE
L'évolution de la menace et des risques
L'effondrement de l'ordre bipolaire, qui avait en soi quelque chose de rassurant puisqu'il permettait d'identifier clairement l'adversaire, a multiplié la naissance des foyers de tensions, entraîné l'accroissement de l'emploi de la violence par certains Etats pour arriver à leurs fins, rendu encore plus diffuse la limite entre la crise et la guerre, et ouvert des appétits à certains autocrates.
Les armées occidentales préparées à affronter une menace mécanisée conven-tionnelle bien identifiée, ont du faire face à d'autres menaces aux contours plus incertains. Il a fallu, en tout cas, apprendre à les connaître pour pouvoir mieux s'y opposer. L'actuel éventail des crises et des conflits possibles rend particulièrement ardu l'établissement d'une typologie simple permettant leur analyse et leur classification et donc de facto l'identification des capacités et des aptitudes nécessaires pour y faire face. Globalement il est possible d'admettre qu'il existe deux types caricaturaux de conflits. Les conflits qualifiés de "conventionnels", pour lesquels les protagonistes ont des buts identiques et utilisent des voies et moyens relativement semblables. Ensuite les conflits appelés "non conventionnels", dans lesquels il existe une divergence plus ou moins importante dans ces mêmes buts, moyens et voies. Mais il faut relativiser cette distinction car elle est très théorique et d'éventuels conflits ou crises pourraient bien se situer dans une mouvance mélangeant les deux genres évoqués.
Tant qu'une majorité de pays utilisera des systèmes d'armes technologiquement développés, le risque d'un conflit régional majeur existera, mettant en confrontation des forces blindées et mécanisées équipées et entraînées à un niveau élevé. Ces conflits pourraient être brefs mais de haute intensité, particulièrement médiatisés, engageant des moyens lourds et sophistiqués au profit d'armées profession-nelles performantes mais peu nombreuses.
Par ailleurs, des organisations étatiques ou non pourraient aussi recourir à des actes terroristes pour atteindre leurs buts. Cette tendance ne doit pas être négligée à l'avenir. Par opposition aux précédents, ces conflits pourraient s'inscrire dans une certaine durée, s'appuyer sur des logiques de guerre opposées, impliquant indifféremment civils et militaires et imbriquant zone des contacts, des arrières et profondeur.
Il est bien évident, dans un contexte géostratégique en perpétuelle évolution, qu'une logique de défense reposant uniquement sur l'adaptation des forces aux conflits d'ordre conventionnels est inadaptée voire suicidaire. C'est maintenant une volonté affirmée que de prendre résolument en compte tous les autres types de conflits où s'opposent les logiques de motivations politiques, diplomatiques, économiques, sociales, ethniques ou religieuses et où les logiques de conception d'emploi des forces et de conduite des opérations sur le terrain sont radicalement différentes. |