"La phase de stabilisation et la contre rebellion"

Le CDEF a publié cette année une doctrine de contre rébellion pour combler l’absence de procédés tactiques adaptés entre les modes coercitifs classiques et le contrôle de zone en sécurisation. Elle vise aussi à mettre fin à la confusion des termes1 utilisés pour désigner ce mode d’action dans la littérature militaire avec des définitions parfois inadaptées.
La contre rébellion est un mode d’action destiné à s’opposer, en phase de stabilisation, à une menace asymétrique qui pratique indifféremment la guérilla ou le terrorisme. Elle use de procédés autrefois répandus puis délaissés après la guerre d’Algérie. S’ils retrouvent toute leur pertinence lors de conflits actuels, est-ce pour autant le cas pour celui d’Afghanistan ?
Une réponse tactique…
Tout d’abord, ce mode d’action se distingue de ceux de coercition parce que la lutte se fait face à un adversaire irrégulier au sein de la population, qui en est l’enjeu. La contre rébellion s’insère dans une manoeuvre globale qui combine les différents modes d’action de sécurisation à des formes d’action non militaires.
... en phase de stabilisation …
La conduite de la contre rébellion doit d’abord produire un effet à dominante politique : la sécurisation du théâtre qui, seule, permet à la phase de stabilisation d’aboutir. Il s‘agit d’accroître la sécurité par la maîtrise du milieu ; ce sont les conditions nécessaires au démantèlement de l’organisation armée.
L’objectif à atteindre est d’ôter tout argument aux forces adverses en rétablissant l’état normal de fonctionnement du pays. Il repose sur l’action directe sur le milieu afin d’isoler et de désorganiser la rébellion, tout en protégeant la population dans les zones qui y sont favorables ou vitales du point de vue économique et politique.
Cependant, ce type d’actions a des répercussions multiples qu’il importe de prévoir et de mesurer pour en maîtriser les conséquences. Il s’agit donc de les accompagner pour en faire comprendre la nécessité mais également pour lutter contre la propagande appelant à la rébellion armée. C’est le rôle des opérations d’information qui visent à influencer les perceptions pour appuyer l’action des forces terrestres. Elles se prolongent par des actions sociales pour apporter aux populations l’aide matérielle et morale nécessaire à la reprise d’une vie normale.
… qui passe par une lutte contre les bandes armées…
L’effet complémentaire à obtenir est la neutralisation des rebelles proprement dite par la lutte contre les bandes armées.
Cette lutte s’intègre dans la manoeuvre globale en adoptant le principe de la tache d’huile2. Il s’agit d’assurer la prise d’ascendant sur le milieu par la mise en place d’un quadrillage des zones en cours de sécurisation puis d’appliquer les effets de destruction ou de conquête par une pression dissuasive exercée sur leur contour.
Ce principe se résume dans la règle suivante : n’occuper que le terrain qui soit capital et y faire effort après l’avoir pris. Il repose ainsi sur trois étapes :
=> La première est de pouvoir déterminer les zones d’effort en distinguant trois espaces.
- Celui où sont menées essentiellement des actions de reconstruction (zones stabilisées).
- Celui qu’il convient d’occuper pour y porter ses efforts. Son importance est appréciée à partir de la nature du milieu, du réseau de communication et des refuges adverses potentiels.
C’est ce type d’espace qui est soumis au quadrillage pour garantir la protection et le contrôle des populations tout en permettant de mener des actions offensives à tout moment.
- Enfin celui dont l’occupation, n’est pas rentable en raison de la disproportion des moyens nécessaires, ne présente pas d’intérêt ou n’est pas possible.
=> L’étape suivante consiste à sécuriser les zones quadrillées et à exercer une pression dissuasive à leurs frontières. Celle-ci consiste à juxtaposer au quadrillage des moyens capables de détruire les forces rebelles sur leur terrain. Mais sans renseignement, elle ne peut être efficacement exercée. Le renseignement oriente les efforts vers les objectifs décisifs. Toute imprécision ou erreur se traduira par des résultats médiocres dans les opérations, voire leur échec.
La pression dissuasive vise alorsà créer l’insécurité sur le propre terrain des rebelles pour leur imposer une mobilité forcée et ainsi leur interdire toute liberté d’action, vitale pour une guérilla.
=> Les résultats issus de l’étape précédente sont ensuite exploités. La sécurisation et la normalisation des zones contrôlées permettent de dégager des moyens opérationnels qui profitent à une réorganisation des espaces afin d’étendre la «tache d’huile».
…selon des missions spécifiques.
Les missions usuelles liées au contrôle de zone ne peuvent donc suffire ; celles plus caractéristiques de la contre rébellion sont notamment les missions nécessaires pour exercer la pression dissuasive - ratisser, harceler et intercepter - et qui dépendent le plus souvent d’un bouclage.
Leur efficacité dans un contexte d’engagement dominé par la prééminence du milieu et la fugacité de l’adversaire, ne sera préservée qu’à condition de respecter les principes suivants lors de la constitution des unités engagées en contre rébellion.
- Le GTIA à quatre unités élémentaires offre le meilleur compromis à condition de préserver l’unicité de commandement et une importante capacité de combat débarqué.
- Il peut intégrer des éléments complémentaires de tous types (éléments cynotechniques ou d’environnement, renseignement spécialisé, appuis feux, logistique, guerre électronique etc.), variant en nature et volume jusqu’aux plus petits échelons.
- Il coopère avec les unités locales qui lui procurent l’avantage de la connaissance du milieu et de la légitimité. Ces atouts contribuent à préciser le renseignement, à respecter les contraintes culturelles et à optimiser l’action au sein des populations.
- Le commandant de GTIA se constitue enfin une capacité d’intervention (réserve ou éléments d’alerte à temps) et peut compter en permanence sur des appuis provenant des secteurs voisins ou des échelons supérieurs (feux, renseignement, aéromobilité, etc.).
En outre, toute action nécessite de disposer de renseignements fiables et ’exécution doit préserver la surprise mais également la neutralité de la population. Des opérations d’influence adaptées à la situation peuvent alors compléter les effets de la mission. Ainsi, les procédés d’exécution s’accompagnent :
- d’une rigoureuse discrétion lors de la préparation et de la mise en place,
- d’une rapidité d’exécution et d’une coordination étroite en conduite, y compris avec les forces locales.
La discrétion étant généralement difficile à préserver, elle est impérativement complétée d’actions de déception3 et de contre renseignement. En conduite, les procédures doivent également contribuer à leurrer l’adversaire ou la population.
En effet, la surprise en contre rébellion, est un facteur clé du succès. Dans une lutte au sein des populations, le soutien de celles-ci aux rebelles est rédhibitoire. Le choix des engagements doit privilégier la nuit, le terrain et les conditions défavorables, tenir compte de l’activité civile usuelle et camoufler les indices extérieurs (logistique, soutien local…).
Enfin, toute action doit être exploitée en profitant localement de l’affaiblissement des capacités militaires et matérielles adverses pour rallier la population et asseoir la reconstruction.
En conclusion, la contre rébellion décrit une lutte optimale contre des bandes rebelles au niveau tactique en faisant abstraction des contingences usuelles liées aux contraintes politiques, multinationales ou autres. Il s’agit d’une «boite à outils» visant à répondre aux divers besoins opérationnels des unités tactiques dans un contexte dont le théâtre afghan constitue une bonne illustration.
Colonel Philippe COSTE
DDo/CDEF
1 La confusion est en particulier entretenue avec la traduction littérale du terme counter insurgency qui correspond davantage à la notion française de phase de stabilisation.
2 Ce principe, issu des anciennes opérations de pacification, est parfaitement adapté à la contre rébellion car il permet d’occuper le terrain en considérant les effectifs très limités des armées actuelles.
3 Elles consistent par exemple à donner de fausses indications en trompant sur les préparatifs et les mises en place (reconnaissances, demande de guides et mises en place sans discrétion dirigées sur d’autres secteurs).
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