"Le combat terrestre"
Comme le démontrent les opérations en Kapisa, nos soldats de l'armée de Terre sont de vrais professionnels. Ils sont bons, voire très bons. Ils sont au cour de l'action de la communauté internationale. Mais bénéficient-ils de tout l'intérêt qu'il serait légitime de leur porter ?
Derrière notre engagement quotidien en Afghanistan, il y a un certain nombre de questions qu'il est très important de se poser. Existe-t-il une meilleure enceinte qu'Héraclès pour le faire ?
Le combat terrestre est-il en train de changer de nature ou s'agit-il seulement de conduire de nécessaires adaptations réactives (préparation opérationnelle / doctrine / structures / équipements) requises par les spécificités d'un théâtre, mais également par notre « désapprentissage » consciencieux de la guerre depuis l'Algérie ?
Quelle guerre sommes - nous en train de mener ou de subir en Afghanistan ? Est-elle si spécifique qu'elle ne puisse rentrer dans nos concepts de stabilisation ? Que recouvre concrètement aujourd'hui la notion de combat aéro-terrestre ? La préparation opérationnelle de nos unités et de nos états-majors restera-t-elle un « prêt-à-porter » qui ne pourrait être reproduit ailleurs ?
Et plus largement enfin, l'armée de Terre, qui supporte pour l'essentiel la charge des opérations et s'honore à remplir son contrat opérationnel coûte que coûte, au prix parfois de lourds sacrifices, bénéficie t-elle effectivement d'un investissement à la hauteur du poids relatif de ses engagements ?
Je n'aime ni les ayatollahs ni les muets et ne cherche pas non plus de vaines polémiques ! Je crois en revanche à la nécessité de forger nos convictions à travers un débat pour lequel je voudrais proposer un certain nombre de pistes.
- Nous réapprenons la guerre, celle que notre France a toujours conduite dans son histoire, mais que, depuis les années 60, nous avions consciencieusement oubliée. Donc la guerre existe, mais aujourd'hui, comme ce sera le cas demain, le contexte et l'environnement ne sont plus les mêmes. Il nous faut alors pouvoir distinguer les invariants de ce qui peut et doit évoluer.
- Réapprenant la guerre, il nous faut retrouver notre âme de soldats, à travers des fondamentaux, une préparation opérationnelle refondée, une doctrine adaptée et des procédures d'acquisition d'équipements réactives, allégées et régénérées.
- Nous participons donc simultanément à un retour à des valeurs originelles, celles de nos anciens d'Indochine et d'Algérie, de Lyautey à Gallula et de nos officiers d'affaires indigènes, adaptées aux us et coutumes de nos sociétés d'aujourd'hui. Mais il s'agit bien de se dire que la guerre existe toujours, qu'elle tue et qu'être soldat de France c'est un engagement individuel unique et spécifique, marqué par un tutoiement quotidien, en opérations, avec la mort.
- Quelle sera la guerre de demain ?
Bien malin qui peut la décrire aujourd'hui, mais est-il réaliste de dire que le modèle stabilisation, à envergure, périmètres et effets variables, perdurera de nombreuses années ? D'où, la nécessité d'une approche réactive pour la préparation des forces et d'une démarche inter agences / interministérielle pour trouver une solution durable au conflit. Là encore, faire autrement mais sans rien changer des fondamentaux issus de notre très vieille culture militaire.
- Et l'ennemi ?
L'insurrection est ce qui nous préoccupe aujourd'hui ; demain, nous aurons des états en décomposition, des trafics en tous genres et toutes les combinaisons possibles de désespérance et de folie humaine. Reviendrons-nous pour autant à des conflits symétriques ? Peu probable !
Je crois beaucoup plus à une nature hybride des conflits , combinant symétrie et asymétrie, armes de destruction massive et guérilla dans les localités, cyber technologies et toujours les medias comme champ de bataille.
Mais avec une constante : les populations toujours prises en otage !
- Les engagements seront donc toujours essentiellement terrestres ce qui n'exclut pas l'intégration de moyens interarmées en environnement ou en appui direct (puissance, mobilité, renseignement et soutien).
Il faudra toujours des hommes au sol pour, au sein de coalitions, contrôler le terrain, ouvrer au milieu et au profit des populations, reconstruire un indispensable appareil étatique de sécurité. Ces hommes seront d'abord et avant tout des terriens, et surtout des fantassins, appuyés aux niveaux tactique, opératif et stratégique par l'interarmes et l'interarmées, afin de produire de l'effet à partir d'une indispensable supériorité décisionnelle grâce à la numérisation de nos systèmes d'information et de commandement.
- Nos états-majors, y compris au niveau tactique, devront être plus ouverts à l'interarmées et à l'interministériel. Les lignes d'opérations et les opérations basées sur les effets ont toujours toute leur pertinence, mais il faut au plus vite se donner les moyens de les mettre en ouvre aux niveaux 3 (brigade) et 4 (régiment/groupement tactique), leur conception restant aux niveaux stratégique et opératif.
- La guerre tue ! Nos soldats doivent êtres résistants et rustiques ; ils doivent être , surtout, très forts moralement. Eduquer, instruire et entraîner restent le cour de la préparation de nos cadres qui sont des chefs de guerre et non des managers.
- Et nos équipements ! Nous devons avoir des mécaniques d'acquisition plus souples qui sachent mieux s'affranchir des rigidités d'un environnement par trop procédurier, en cultivant un « médian rustique » pour le combat et les meilleures technologies pour l'efficacité de nos actions, la protection et la mobilité de nos hommes. Quant au soutien, ne perdons pas de vue qu'il vient en première ligne et non le contraire.
Enfin et surtout, accrochons-nous à l'idée qu'un matériel ou un équipement est fait pour durer de 10 à 15 ans, mais pas 20 ou 30, voire 40 ans comme c'est le cas de certains de nos matériels majeurs !
Ces différentes pistes, non exhaustives mais étroitement liées les unes aux autres, ne constituent qu'une incitation à la réflexion : rupture ou continuité, telle est la question que l'on doit à mon sens en permanence se poser, à l'aune de trois critères essentiels que sont la préservation des équilibres, la réversibilité et la nécessaire adaptation réactive.
Je ne crois pas qu'il y ait, en Afghanistan, une rupture. Par contre, j'ai la conviction que le poids de l'armée de Terre dans les opérations actuelles n'est pas reconnu comme il devrait l'être. Il en va de la sécurité de nos hommes comme de leur efficacité au combat.
GCA Antoine LECERF
Commandant les Forces Terrestres
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